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UNES
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Cette collection de Choix de poèmes donne à lire au format poche une traversée personnelle de l'oeuvre d'une voix poétique importante d'aujourd'hui. Fidèle à notre histoire et à notre désir de découvrir des poésies françaises comme étrangères, la collection accueille, au rythme de deux titres par an, aussi bien des textes francophones que des oeuvres traduites en édition bilingue. Dans les traces de ce qu'avait réalisé Henri Michaux en 1976, il s'agit de proposer à un ou une poète de composer en toute liberté sa propre anthologie. Les textes sont présentés chronologiquement, et composent un ensemble en forme d'autoportrait qui permet au lecteur d'entrer pleinement dans la richesse, la continuité et les bifurcations d'une oeuvre.
Si le format poche implique un prix accessible, nous avons toujours eu à coeur aux Editions Unes de faire coïncider la beauté du texte à celle de l'ouvrage, c'est pourquoi vous retrouverez dans ce livre le même soin d'édition et de fabrication que nous apportons à nos ouvrages habituels, aussi bien dans la qualité des papiers que dans le choix de proposer un livre cousu. Attachés aux liens et croisements entre poésie et peinture, nous avons demandé au peintre et poète Pierre Mabille, dont l'oeuvre est marquée par la couleur, de dessiner les couvertures de cette nouvelle collection, et nous espérons que vous prendrez autant de plaisir à lire ce livre que nous en avons eu à l'éditer. -
Échos du grand âge ; comme un oiseau puissant aux ailes libres
Walt Whitman
- UNES
- 16 Août 2024
- 9782877042833
Ce volume rassemble les poèmes considérés par Whitman comme « le sillage » de ses mythiques Feuilles d'herbe, une poursuite de ses « explorations » poétiques. Il s'ouvre avec Comme un oiseau puissant aux ailes libres, dont la rédaction commence en 1872. Whitman a alors 53 ans, quelques années ont passé depuis la guerre de Sécession, et l'heure est au futur et au renouvellement de la nation pour le poète. Cet oiseau libre, c'est l'Amérique, des plaines, des forêts et des fleuves, c'est le vaste pays sauvage que l'on parcourt porté par le vent. C'est le soleil radieux, le grand ciel vide, les eaux du Potomac et l'éclosion des roses rouges, les prairies verdoyantes et « le matin pourpre des collines ». L'Amérique est pour Whitman la destination finale du navire humain, aboutissement du temps, des nations et des époques, une terre où bâtir un futur démocratique et apaisé : un « Nouveau Monde » encore à définir, dont la dimension dépasse le présent et que seul le « futur » est à même accueillir. Viennent ensuite les Échos du grand âge, derniers poèmes de Whitman, écrits entre 1873 et sa mort en 1892, et publiés à titre posthume 1897. Poèmes en forme de dernière envolée panoramique d'un poète qui réunit les derniers éclats magnétiques d'un vol d'abeilles sauvages, d'une brise, de la lumière du jour et du silence de la nuit, de l'aller-retour des marées. Un dernier regard paisible sur la nature, dans l'attente non moins paisible de la mort. Après les souvenirs des échos de la guerre, les naufrages, les spectres, des hommes déchirés, Whitman « crée un décor, un chant » plein de lumière, plein d'une foi confiante en l'avènement d'un monde moderne et réconcilié. Ces poèmes qui alternent l'ampleur du souffle narratif et la sensualité lumineuse d'évocations aériennes témoigne d'une époque où la poésie était une vision de la destinée de l'homme et de la femme, un chant de progrès, d'émancipation et de paix. D'amour aussi, qui est « le pouls de tout », et un désir d'atteindre à la Joie, dans une célébration musicale de l'existence, de l'ordinaire beauté de vivre et de respirer, ainsi que le résume Whitman avec la simplicité remarquable des grands poètes : « être tout simplement - quoi de mieux ? »
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Livre unique dans la poésie sud-américaine, Poème du Chili raconte la traversée du Chili par trois personnages : le
fantôme de Gabriela Mistral revenu sur terre, un jeune enfant indien orphelin, et un huemul, petit cerf qui est un animal
emblématique chilien. Arpentant ce pays du nord au sud, les trois compagnons vont cheminer ensemble, à travers les déserts
du nord et la vallée de l'Elqui d'où est originaire Mistral jusqu'aux paysages glacés de Patagonie et le détroit de Magellan tout
au sud. Mistral part à la recherche des mondes perdus et raconte les montagnes de son enfance, son village de Montegrande,
les palmeraies, la douceur des vallées. Elle fait découvrir l'océan à l'enfant, lui apprend le nom des herbes, des arbres fruitiers
et des fleurs. Elle lui enseigne la beauté et la particularité du vivant : végétaux, minéraux, fleuves, tout est ici profondément
animé. C'est un poème de la terre et de la semaison, un voyage olfactif et sensoriel à travers les saveurs de menthe poivrée,
de sauge et de thym. À travers la richesse des noms des arbres et des fruits qui s'égrènent d'un poème à l'autre. La traversée
se fait ainsi, rythmée par les questions de l'enfant et les cabrioles du cerf dans l'herbe. Nous sommes dans le conte, dans le
chant, parfois dans la comptine quand la femme-fantôme essaie d'apaiser l'orphelin, qui souvent a peur des hommes, mais
veut se jeter sans appréhension dans le lit des fleuves ou sur les pentes des volcans. C'est la fonction du spectre, revenue sans
peines sur la terre pour pousser l'enfant dans la vie, dans le cycle naturel des choses, de la terre et du ciel, comme le verger
qui voit sa mort « sans avoir de mal à renaître et à revenir ». Nous sommes dans une légende d'un genre nouveau,
« empreinte de douceur et de soin, exempte de héros masculins, de prouesses ou d'événements à forte densité
historique et dramatique » comme le souligne Irène Gayraud dans sa préface. Une légende où les orphelins solitaires
du début s'adoptent mutuellement. Comme si, prenant sous son aile l'animal, représentant une « sauvagerie » bien moins
sauvage que celle des chasseurs, des exploitants de mines, ou des colons blancs, et l'enfant « métis », elle donnait là une
vision d'un futur possible pour son pays, empreint de reconnaissance et de compagnonnage : « toutes choses sont mes
parentes » dit-elle. Gabriela Mistral a étendu la rédaction de ce livre capital de la poésie chilienne sur les vingt
dernières années de sa vie. Publié pour la première fois en 1967, 10 ans après la mort de la poétesse par sa compagne
Doris Dana, il ne comportait alors que 71 poèmes. La disparition en 2006 de Doris Dana, et la découverte de plus de vingtmille pages de manuscrits de Gabriela Mistral, ont permis de compléter Poème du Chili et d'en proposer aujourd'hui une
version de plus de 130 poèmes qui s'approche au mieux du projet de son autrice. -
Nous avons souhaité rassembler dans cette édition deux textes d'Odysseas Elytis, réunis par la lumière du soleil. Soleil premier (1943) et Soleil soleilleur (1971) paraissent à presque trente années d'intervalle, dans des époques de la vie du poète et des contextes historiques et politiques très différents. Pour le premier, jeune soldat, il revient blessé et malade du front albanais de la Seconde guerre mondiale. Pour le second, déjà reconnu comme l'un des plus grands poètes grecs, il écrit pour un peuple qui après des années de guerre civile, d'instabilité politique et de corruption étatique, subit la dictature des Colonels. Soleil premier semble vouloir évacuer le souvenir de la guerre par sa nature lumineuse et porteuse d'espoir, déployant un lyrisme intime, érotique et égéen qui célèbre cette terre grecque qui « s'enracine dans la mer » et qui est « le coeur de sa poétique » selon sa traductrice Lætitia Reibaud. Elytis atteint là un équilibre miraculeux, soutenu par la puissance de la mer, des oliviers, des agrumes et des oiseaux, se hissant au point d'incandescence maximal du poème qui apparaît comme le « corps de l'été nu brûlé ». Porté par des « vents de fête » et des « caresses d'héliotropes », le poème est un tournis, un éternel recommencement de la beauté qui plonge les corps dans l'irradiation du soleil. Une transfiguration s'opère alors, la mer devient la terre, les herbes dans le vent se font écume, les algues sont le ciel, le masculin devient féminin, et nous emporte dans l'émoi de l'exaltation amoureuse, ou dans la course d'un enfant qui passe sur le petit pont entre la mer et l'église, entre les figuiers et les galets. Nous buvons ces poèmes comme une eau fraîche un jour de soleil, entourés par « le bruissement de la mer perpétuelle » et « les cigales dans les oreilles des arbres », tournons les pages entre rêve et griserie, avec cette sensation de saisir pleinement la lumière, de la faire jaillir « du sommet du ciel jusqu'au fond du coeur ». Cet éblouissement se prolonge dans Soleil soleilleur, poème versifié destiné à être mis en musique et chanté et qui affirme la bienfaisance et la toute-puissance de l'astre solaire, dans lequel il dialogue tour à tour avec le narrateur au vers bref et léger, les vents qui font le tour des îles de leur souffle solennel et le chant sautillant et espiègle d'une fillette, qui pousse ses choeurs vers une forme d'assomption. C'est toujours vers le soleil que se tourne le poète dans la tourmente, comme éternel « veilleur » et protecteur de cette terre grecque qui est chez Elytis celle de l'éros et de la lumière.
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Ce volume regroupe trois ensembles tardifs de Charles Reznikoff, figure de proue du mouvement de la poésie objectiviste américaine. Les Juifs en Babylonie, écrit en 1969, évoque avec une simplicité remarquable l'existence antique fait d'agriculture, d'artisanat et de culte. En une suite de tableaux esquissés avec sa concision coutumière, Reznikoff donne vie à ces hommes et femmes qui coupent le bois, taillent les pierres, tannent les peaux, gardent les troupeaux, où la trinité de « laboure, sème, moissonne » agit comme le leitmotiv d'une époque où humains, bêtes, oiseaux, vers, dans la limite des mondes connus, étaient tous égaux devant dieu. Suivent ses Derniers poèmes, écrits entre 1973 et 1975, qui illustrent le double penchant qu'a Reznikoff pour la trame historique et pour l'observation minutieuse de la vie citadine. Dans Le bon vieux temps, il s'appuie comme à son habitude sur un certain nombre d'archives, de journaux, d'histoires et d'épisodes historiques, fidèle à son travail « d'archéologue » poétique, pour nous plonger dans une succession de scènes aussi sèches que brutales, à la tonalité neutre et implacable, sans autre morale que l'absolue dureté de vivre et mourir. Qu'il s'agisse d'une servante violée et assassinée en 1637 en Nouvelle-Angleterre, d'un pasteur et de sa famille enlevés par les Indiens en 1703, de cavaliers sombrant dans les sables mouvants au Nouveau-Mexique en 1835, ou d'une glaçante vente d'esclaves à la Nouvelle-Orléans en 1853 où une femme implore qu'on ne la sépare pas de ses enfants, partout surgit l'inéluctabilité du tragique de la condition humaine. Viennent ensuite des séries de poèmes brefs, En marchant dans New York, Juste avant le coucher du soleil, où Reznikoff saisit avec une grâce incomparable les instants de la rue américaine : un aveugle qui traverse la rue, les sirènes de police, les feuilles qui ondulent dans le vent, la dispersion insoumise des pissenlits dans l'herbe, avec un regard attentif aux sans-abris, aux vagabonds, jusqu'aux oiseaux exilés sous les toits. Ces deux ensembles qui montrent une fois de plus l'ensemble des focales du poète, qui mêle le détail et la sensation du présent, le regard factuel sur l'histoire et l'évocation revivifiée de la vie antique, sont complétés par Obiter Dicta, bref essai essentiel datant de 1968 et retrouvé à sa mort, véritable art poétique qui analyse et éclaire son rapport à l'écriture et à sa dimension objectiviste.
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Ce Passage des heures, inédit dans la version que nous publions ici, a été écrit par Fernando Pessoa entre 1915 et 1916, avant d'être repris en 1923. Signé Alvaro de Campos, l'hétéronyme de l'Ode Maritime et de Bureau de tabac, le texte se présente comme une suite de poèmes plutôt que comme une ode d'un seul souffle dont l'auteur est coutumier à cette époque, mais elle en partage le caractère grandiose, et cette capacité de lier le sentiment universel à la singularité de chacun. Ce poème en grande chevauchée par-delà les paysages, les hommes et les concepts souhaite embrasser l'humanité tout entière. « Mon coeur rendez-vous de toute l'humanité » dit-il, et ce sont autant de femmes, enfants, vagabonds et assassins, amants et bouffons, policiers et vieilles marraines qui traversent ces pages. Pessoa passe, multiple et fluide, comme un ouragan sur Singapour, Macao et Zanzibar en passant par Madagascar, avec l'énergie déferlante de celui qui trouve la vie trop petite, et qui a du mal dans son emportement à tenir les rênes tant l'univers le submerge, tant il est submergé par lui-même. Le poète est plus que jamais sous la plume d'Alvaro de Campos cet ingénieur à la fois suprême et dérisoire attelé à la « grande machine univers » qui a été « éduqué par l'Imagination ». Il tient l'ouverture maximale aux êtres, aux sensations, aux idées, dans un poème placé sous le signe de la sincérité et de la contradiction chère à Baudelaire dont on perçoit les échos, jusque dans ces bourrasques de mélancolie et de nuits tombantes qui finissent par poindre, où celui qui écrit avec le désir de tout contenir, tout retenir, tout restituer, d'être et d'être de toutes les façons possibles, d'être à la fois littéral et métaphorique, nous révèle qu'il est « celui qui a toujours voulu partir, et qui reste toujours ». Mélancolie et pesanteur humaine qui refuse de choisir une humanité au détriment de l'autre, qui tient même l'humanité pour une dans sa multiplicité même, qui célèbre le labyrinthe d'idées, d'élans et d'émotions qui nous compose, acceptant avec lucidité de briser l'idéal, de s'égarer, de se retrouver, de n'être plus soi-même, d'être tous les versants de soi-même ; de la sympathie à la tendresse à l'amour, jusqu'aux ombres, jusqu'au mensonge, jusqu'au crime, et jusque dans la transposition du genre, jusque dans le vacarme effervescent de la multitude du début du XXe siècle et ses paysages pleins de trolleys, de transatlantiques, d'usines et de moteurs diesels - car pour Pessoa la machinerie même céleste passe toujours par la machinerie humaine. Passage des heures est un poème bouleversant qui voudrait rendre tangible la métaphysique, qui voudrait tout être, tenir tout le possible et toute l'altérité sur une ligne, car « il n'y a qu'un seul chemin pour la vie, c'est la vie... ».
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Cette collection de Choix de poèmes donne à lire au format poche une traversée personnelle de l'oeuvre d'une voix poétique importante d'aujourd'hui. Fidèle à notre histoire et à notre désir de découvrir des poésies françaises comme étrangères, la collection accueille, au rythme de deux titres par an, aussi bien des textes francophones que des oeuvres traduites en édition bilingue. Dans les traces de ce qu'avait réalisé Henri Michaux en 1976, il s'agit de proposer à un ou une poète de composer en toute liberté sa propre anthologie. Les textes sont présentés chronologiquement, et composent un ensemble en forme d'autoportrait qui permet au lecteur d'entrer pleinement dans la richesse, la continuité et les bifurcations d'une oeuvre.
Si le format poche implique un prix accessible, nous avons toujours eu à coeur aux Editions Unes de faire coïncider la beauté du texte à celle de l'ouvrage, c'est pourquoi vous retrouverez dans ce livre le même soin d'édition et de fabrication que nous apportons à nos ouvrages habituels, aussi bien dans la qualité des papiers que dans le choix de proposer un livre cousu. Attachés aux liens et croisements entre poésie et peinture, nous avons demandé au peintre et poète Pierre Mabille, dont l'oeuvre est marquée par la couleur, de dessiner les couvertures de cette nouvelle collection, et nous espérons que vous prendrez autant de plaisir à lire ce livre que nous en avons eu à l'éditer. -
Amirat est un petit village isolé dans les montagnes, à deux heures de route de Nice, où Daniel Biga, le poète sauvage d'une génération qui a cru à un autre chemin possible, décide de s'installer à la fin des années 1970. Amirat, c'est un lieu de terre et de forêts, rythmé par les cloches des troupeaux et le chant des oiseaux. On regarde passer les saisons depuis la petite maison en haut du col, la neige recouvrir tout, les montagnes violettes en avril, la chaleur de l'été, le « monde roux » de l'automne. On regarde passer les rouges-gorges sur les églantiers, les mulots entre les sureaux et les orties. Il ne se passe rien, « l'actualité ici est éternelle » et l'on vit, au milieu des arbres, des torrents et des nuages, dans une « multitude silencieuse ».
Le journal que tient Daniel Biga tout au long de ces mois retirés dans la montagne donne un lire une succession de gestes simples, la cuisine au feu de bois, le jardin qu'il faut bêcher, les heures de marche dans la neige pour atteindre l'épicerie du village en contrebas, les rares amis qui passent, l'eau qu'il faut aller chercher à la source au fond du jardin, dans une célébration discrète de la « vie buissonnière. » Sans revendication, sans éclat, suivant un cheminement secret, intime, qui n'engage que soi, suivant le principe de St François d'Assise selon lequel il vaut mieux changer de monde que changer le monde. Daniel Biga devient dans ces pages ce « prince bricoleur », ce prince rêveur qui préfère chauler les murs qu'écrire un poème, et construit ainsi une oeuvre « dilettante », qui est sa noblesse et sa liberté, une oeuvre malgré lui, comme en un an il reconstruit pièce à pièce sa maison, sans y prendre garde, comme la vie se fait. Il y a dans ces pages une quête farouche du présent, un combat contre la nostalgie, les échecs et les hontes. Une recherche de soi-même, entre le dégoût de la ville et une forme de pureté de la vie montagnarde. Recherche d'une forme d'apaisement dans ce « monde déchiré ». Mais cette retraite est aussi une illusion, en ce qu'elle est le fantasme revisité de l'enfance : tout refuge est une fuite, et « le chemin vers soi est long ». Trouve-t-on vraiment la liberté dans la solitude, demande Biga avec cette lucidité qui le préserve du romantisme, conscient de la versatilité et de la réversibilité des choses, conscient du masque que l'on porte et de celui que l'on projette.
Bien-sûr L'amour d'Amirat est « ce que Daniel Biga a écrit de plus beau », comme l'a écrit son ami J.-M.G. Le Clezio dans Le Monde lors de la parution du livre en 1985, c'est avant tout un paradis qui se perd et se trouve, à la fois un nom sur une carte et l'allégorie d'un refuge intérieur tout autant qu'un désir d'ailleurs, un monde sauvage dans l'éblouissement du jour, des oiseaux et des arbres. L'amour d'Amirat, c'est avant tout « l'amour de la vie ». -
Thierry, c'est son prénom, traverse une épreuve. Cette épreuve, c'est l'existence. Le fils perdu. Les petits boulots qui empêchent d'écrire, qui éreintent. L'alcool. La colère contre soi, contre ceux qui l'aiment le plus.
Il sent qu'il perd pied et se rend à deux reprises dans un hôpital psychiatrique à Cadillac, en Gironde. Il n'est pas fou. Pas plus que vous, pas plus que moi. Il se trouve que Thierry est maçon. Il se trouve que Thierry est poète. Il est arrivé par un bus à l'hôpital avec ses mains calleuses et un cahier. Au début, il croit que le chantier est à l'intérieur, mais dès qu'il trace des mots, dedans et dehors volent en éclats. Un homme cherche à se reconstruire un visage en décrivant ceux des autres humains égarés là. Au pavillon Charcot, des solitudes se croisent et frissonnent de leur profondeur vertigineuse : Aurélie, René, Mady, Denis, Bernard, Mickey, Patricia, Rainer... Tous ces écorchés vifs qui n'en reviennent toujours pas d'être au monde lui ressemblent.
Ces silhouettes allant cahin-caha entre les allées de marronniers, ces mots vrillés par une colère sourde, c'est lui. Il marche en pleine nuit dans un couloir sans aller nulle part, il pose des questions en boucle à ceux qui passent à sa portée, il porte une blessure qui rend le présent inhabitable. Il n'y a que le perpétuel effondrement de l'ici et les mots écrits sur le cahier vibrent de cet effort immense de ne pas céder à la chute tout en évitant de l'interrompre.
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« Jamais auparavant Alvaro de Campos n'avait poussé si loin cet acharnement contre soi-même, cette rage destructrice à laquelle rien ne résiste, pas même sa dignité d'homme souffrant. Cette histoire est la revanche du poète réel sur le vivant imaginaire, la suprême comédie si l'on veut du comédien, mais comédie jouée jusqu'au bout avec la plus grande virtuosité. Alvaro de Campos a sans doute raté sa vie, mais Pessoa, qui écrit sous son nom, n'a pas raté son oeuvre ». Pierre Hourcade
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« Deux moins un » nous dit Bernard Chambaz qui, dans ce livre situé entre les 22 et 31 décembre 2023, entre les bras de l'hiver, tresse une couronne de poèmes, un diadème sur le front de l'aimée disparue quelques mois plus tôt. Il compose un bouquet fait de roses de Zanzibar, de coquelicots, de bosquets de tamaris, de forêts de pamplemousse, de mûriers platanes, de primevères, dans un geste qui préfère comme toujours chez lui « célébrer la vie plutôt que pleurer la mort ». Il fait les deux conjointement, laissant à ces deux forces leur puissance de submersion, car elles proviennent du même amour et de sa vitalité « increvable ». De son écriture à la fois si fraternelle et si généreuse, d'une grâce d'évocation bouleversante, il se saisit d'un « instant merveilleusement banal de notre vie », d'un détail infime et radieux de la réalité pour ajouter de la beauté au monde, comme un moineau ramasse les miettes pour en faire un chemin immortel qui réunirait les êtres malgré la disparition. Geste de partage, de passage des géographies du coeur aux géographies du monde qui soudain se confondent, comme tout se tisse, la vie et les livres, les voyages - à deux ou avec les enfants - et les « tonnes de souvenirs ». C'est bien par la compagnie des noisettes de Dickinson pour entrouvrir les portes de l'immortalité, des tulipes de Cummings pour l'éternité du sentiment amoureux, des cerisiers sauvages de Reznikoff pour l'amour des êtres, des myrtilles de Tafdrup pour le tournis de la vie, que remontent les souvenirs d'une virée en moto à Agrigente, d'une cueillette de mirabelles, et toutes ces images revivifiées des dernières escapades à deux, avant que la vie prive l'un de l'autre. Un ultime regard vers la mer à Antibes ou sur les plages de Sicile dans la lumière d'été, le sommet de la Gardiole avec sa neige rose, le chemin des amoureux sous les mélèzes que l'on remonte main dans la main jusqu'à la maison quand le soir tombe avec « la douceur d'un volant de badminton ». Comment un coeur peut-il encaisser tout ça ? se demande-t-on en effet alors que l'on traverse les dernières heures de l'année, accompagnés par la douceur triste et désemparée d'un vers d'adieu de Verlaine, enveloppés dans cette « part de mélancolie qui recouvre tout ». Nulle réponse à cette question qui n'en est pas une, et qui nous laisse, en refermant ce livre de larmes qui pourtant « distribue beaucoup de sourires », envahis par le regret de ce qui a disparu, mais durablement éblouis par la splendeur de tous ces souvenirs « brillants de mille feux » dont on a reçu l'éclat en plein coeur.
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New York est le grand cargo d'images du XXe siècle. Cendrars, Llorca, Senghor, la liste est longue des poètes jusqu'à Thomas Kling qui fut un des derniers à traverser poétiquement New York avant d'y revenir après le 11 septembre 2001. NY, ouvert toute la nuit appartient à cette lignée, écrit à la toute fin du siècle dernier, il semble en faire le bilan. « L'homme est devenu le centre du monde et ce fut le pire des siècles » nous dit Gabriel Planella, poète catalan qui débarque dans cette île qui ressemble à un grand navire immobile, et dont la dimension semble effacer jusqu'à l'océan qui la borde. Ici « tout est toujours le signe d'autre chose », ce qui rend la cité impossible à saisir ; les quartiers, les métros, les visages, les néons, les câbles, les portes défoncées, les manèges en ruines. Rien à saisir, mais tout à capter du regard, dans cette série de tableaux qui s'impriment comme une suite de flashes sur la rétine, pures sensations visuelles naissant et s'effaçant dans l'ombre et la lumière. C'est cela que note Planella, dans la confusion de cette ville qui ne dort jamais, les scintillements, les immeubles le jour qui deviennent des lumières la nuit, dans ces poèmes qui sont selon lui des étincelles provoquant des courts-circuits qui dévient et accélèrent le regard, éclairant brièvement tout ce qui nous entoure en nous laissant dans l'ombre. Ce sont les européens qui ont le mieux chanté New York, avec ce mélange d'émerveillement et de méfiance, à la fois étourdis et effrayés par ce cadeau étincelant qu'une part plus ou moins lointaine d'eux-mêmes a fait au monde. Ville de migrants, ville interlope, elle tourne dans le regard du poète de passage comme un carrousel, glissant de Manhattan à Chinatown, de Staten Island à Harlem, tourne autour de cette solitude qui seule ne passe pas, qui est l'axe autour duquel tout ce que l'on cherche à saisir nous échappe, tout ce que l'on voit nous aveugle, et dont la dérive nous pousse toujours un peu plus loin, vers des ailleurs à déchiffrer. Ces poèmes touchent à une forme de solitude collective, d'une douleur quotidienne à la tension douce, et, au bout de cette ville inconnue que l'on croit tous connaître, viennent frotter à la limite de notre singularité.
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Paru en 1917, Ultimatum est le dernier poème que Fernando Pessoa écrit sous le nom d'Alvaro de Campos avant de plonger son hétéronyme dans un long silence qui prendra fin avec notamment la parution du célèbre Bureau de tabac en 1928. Dans ce réquisitoire féroce, Alvaro de Campos livre une charge violente contre son époque plongée dans la dégénérescence de la politique, de la religion et de l'art. « Époque de laquais » dit-il, ravagée par la guerre qui déchire l'Europe, sur laquelle règne la médiocrité et la bassesse dans un « maëlstrom de thé tiède ». Dans un même élan, sont jetés à la poubelle de l'histoire aussi bien d'Annunzio que Bergson, Maeterlinck, Kipling, Yeats, Rostand, Shaw, Wells... mais aussi les révolutionnaires prolétaires, les eugénistes, les végétariens et plus généralement tout l'occident à qui est adressé cet Ultimatum sonore et salvateur contre une Europe en mal de vision, de poésie et de grandeur. « L'Europe en a assez de n'être que le faubourg d'elle-même » écrit Alvaro de Campos, qui réclame un Homère pour cette ère des machines qui le fascine, lui l'ingénieur mécanique et naval et qui en appelle à une ambition de civilisation nouvelle, certes « imparfaite » mais magnifique, une aspiration à la « taille exacte du possible ». Que l'homme soit à la hauteur de son époque qui ouvre sur des possibles infinis. C'est que l'humain n'a pas su adapter sa sensibilité à cette nouvelle ère de progrès et d'invention, et l'avatar de Pessoa d'en appeler à une adaptation artificielle, par un acte de « chirurgie sociologique », visant à éliminer les acquis du christianisme : dogme de l'individualité et de l'objectivisme personnel. Dans un mouvement surprenant, Pessoa semble faire ici en creux l'éloge des hétéronymes - exhortant les poètes à passer de « je suis moi » à « je suis tous les autres » - tout autant qu'il en appelle à une esthétique nouvelle à l'opposé même des aspirations lyriques d'Alvaro de Campos à l'oeuvre dans ses Odes. Renverser les démocraties épuisées, désavouer la vérité philosophique, les convictions intimes, la liberté d'expression, au profit de l'expression d'une moyenne entre tous les hommes, prônant l'avènement fiévreux d'une « monarchie scientifique », et d'une « humanité mathématique et parfaite ». Le regard tourné vers l'Atlantique, Alvaro de Campos adresse aux hommes et aux nations dans cet Ultimatum qui est son « chant du cygne » comme le souligne Pierre Hourcade dans sa préface, un « merde » tonitruant, provocateur, et profondément salvateur.
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D'où vient le poème ? Et comment ? Autour de ces deux questions aussi simples que mystérieuses, Cédric Le Penven articule une dérive plutôt qu'une réflexion, remontant la source intime du langage, où les mots agissent comme une solution de clarté pour écarter les ombres de l'enfance. Tout commence par la « précision des coups » reçus, par un corps d'enfant battu recroquevillé sur lui-même pour encaisser les chocs, impuissant. C'est autour de ce corps ramassé en boule que tourne le poète, tente d'y opposer une précision des mots. Pas pour guérir, cela semble vite impossible : c'est une histoire de crue impossible à endiguer, c'est une histoire de violence dont on ne peut se défaire. « Où vivre alors ? » se demande Le Penven, il s'agit, pour « s'ajuster à l'existence », d'en entendre les appels, la chaleur de l'amour, le sourire de son fils, le bleu des fresques de Fra Angelico, mais aussi, et c'est là l'existence acceptée en un tout, la disparition des proches, les choses qui nous font baisser les yeux. Le poème agit comme une présence contre la solitude, en ce que nos propres mots se mélangent à ceux des autres, qu'il y a là une porosité qui est un trait d'union, pour faire de la place aux autres près de soi.
D'où vient le poème ? Il vient depuis que le poète a « cessé d'écrire des poèmes ». Il n'y a pas de poèmes, simplement une réaction face à la vie, à l'état d'être en vie, au milieu d'un vide intérieur. Un peu d'être est la cristallisation d'une pratique de l'écriture. Pas une confession, mais un rapport au langage, à la mémoire, à la surprise des choses. Tout vient de l'art de nommer pour comprendre le monde, faute de pouvoir nommer et comprendre les coups de l'enfance. Cela part de l'eau, celle qui submerge et emporte tout, l'eau de la mémoire qui noie, celle de l'Aveyron où la vie se dessine, l'eau des larmes et la vase et sa pesanteur insondable, le filet de voix du poème qui cherche à épuiser la soif. Plus qu'une poétique, ce texte est un chemin, un parcours à travers les jours dans lequel les mots sont le viatique qui s'invente au fur et à mesure de la route. Les mots sont le désir d'une réponse aux questions sans réponse. La formulation de l'inquiétude en guise de réponse à l'inquiétude. L'invention d'une solitude contre la solitude.
Dans ce livre, aussi bref qu'important dans la trajectoire d'un auteur qui a fait de la quête de clarté l'obsession de son oeuvre, Cédric Le Penven nous donne la main de son écriture plutôt que sa clef. Clef qui n'aurait de toute façon d'autre porte à ouvrir que celle du regard, celui que pose, tout au bord de soi, l'auteur sur les choses aimées. Un regard intérieur, une interrogation dont la réponse tourne sans jamais se donner sur la langue, qui est à la fois ce que nous avons en partage et ce qui n'appartient qu'à soi. -
Cette édition regroupe un choix parmi les poèmes écrits par Emily Dickinson en 1860 et 1861, juste avant la période la plus intense de sa production poétique. Celle qui se retirera progressivement dans la solitude de sa chambre, fabriquant ainsi malgré elle sa légende, se trouve encore, à cette époque, « du côté des mortels ».
Dickinson n'écrit pas activement depuis très longtemps, la pratique régulière de l'écriture lui vient en 1858, à 28 ans, et les poèmes de cette première période bruissent encore des échos d'Amherst, sa ville natale, dont elle arpente les rues avec son fidèle chien Carlo. La nature est omniprésente, tout un herbier composé de fleurs multiples et colorées habite ses poèmes qui bruissent de chants d'oiseaux. Mais déjà, par-delà l'existence quotidienne et les paysages familiers, Emily Dickinson semble s'adresser à l'autre monde derrière les collines ;
Non pas cette Amérique qu'elle ne connaît que par les livres, mais bien l'éternité et les fantômes qui la peuplent.
La jeune femme dresse déjà au milieu de son jardin une échelle vers le Paradis dont elle butine les échos comme une abeille, peut-être pour échapper au passage de l'enfance à l'âge adulte, question qui agite nombre des poèmes de ce volume. Il est trop tôt pour être une femme, dit-elle, et plus précisément une épouse, avec sa vie réglée et ses devoirs. À la veille de se retirer presque définitivement dans le monde intérieur de la demeure familiale, Emily Dickinson ouvre grand les fenêtres sur le monde, faisant le pari de tout faire tenir en un seul geste, la vie et la littérature, l'instant présent et l'éternité, la mystique et la liberté.
Avec Du côté des mortels, nous continuons d'éditer la poésie d'Emily Dickinson en proposant un choix par années, qui permet de montrer les grandes lignes de force et les évolutions de son écriture poétique. Nous ne jouons pas sur les tombes se concentrait sur les poèmes de 1863 qui fut son année la plus prolifique, Un ciel étranger (cité dans les 100 livres de l'année 2019 du magazine Lire) portait sur l'année 1864, et Ses oiseaux perdus sur les dernières années de sa vie, de 1882 à 1886 et Je cherche l'obscurité sur les années qui ont suivi la Guerre de Sécession, 1866 à 1871.
Chaque volume est accompagné en postface d'une évocation d'Emily Dickinson par une poétesse d'aujourd'hui :
Flora Bonfanti, Raluca Maria Hanea, Maxime Hortense Pascal, Caroline Sagot Duvauroux, et pour la présente édition Claude Ber -
C'est une route nue qui traverse un paysage aride, une lente traversée qui se fait en silence, lui Oedipe l'aveugle, elle Antigone le bâton. Dans la tragédie de Sophocle, Antigone guide Oedipe jusqu'à Colone, où il mourra. Ici, pas de destination, la route est un lieu « sans nom », qui ne relie plus les villes mais un père et sa fille, dans une géographie disparue. Antigone est d'abord un corps qui est un point d'appui pour l'aveugle face au désert, un corps qui prend le vent à sa place, dans un assèchement du paysage, un recul de la mer évaporée qui figure l'assèchement de la parole et du regard de l'homme. À défaut de parole il n'y a qu'un cri, celui du vent, sous le soleil qui s'abat sur la route, sur les corps, jusqu'au bout « du monde aveugle ».
La lumière est si sèche que les deux silhouettes hésitent, ne savent plus si elles sont lumière ou ombre, si elles éclairent un avenir possible ou si les images du passé s'allument devant elles. Avons-nous déjà disparu ? Sommes-nous encore dans le présent ? La route « prend tout », elle éparpille et efface les noms. Elle opère une réduction des pas, des gestes, des ombres, jusqu'au temps qui sèche sur place. Un amenuisement dans la marche commune de ces deux êtres incapables de se voir, ni Oedipe dépourvu de regard, ni Antigone dans « les yeux vides du père ». Une marche vers « la mer absente » pour retrouver la parole, comme une lumière à la place des yeux. La parole qui réinvente les images, par une voix fragile au milieu du silence qui peut l'éteindre à tout instant.
Antigone sur la route est un texte qui se confronte à l'absence humaine, ou au sens de sa présence dans un monde absent. Un livre qui pousse sa forme solaire jusqu'à « la fin du royaume », tout au bord des terres. Il reste à sauver de la disparition le mystère d'une enfance enfouie. Les souvenirs d'une enfance aveugle à renouer entre ces deux êtres, rescapés indissociables, qui sont à la fois père et fille, frère et soeur, dernier lien humain dans un monde désertique où ne passe plus que le vent. -
Poèmes d'amour : L'amour, les femmes et la vie, une anthologie personnelle
Mario Benedetti
- UNES
- 5 Novembre 2024
- 9782877042871
En 1995, Mario Benedetti, le poète uruguayen le plus important de son temps, décide de rassembler en un livre ses plus beaux poèmes d'amour. Cette anthologie traverse ainsi 50 ans de poésie, marquée par la présence à ses côtés de « la demoiselle », celle qui est le grand amour de sa vie et qu'il a épousée en 1946 : Luz Lopez Alegre -notamment dans un poème bouleversant qui raconte trente ans de vie amoureuse sur plusieurs pages, célébrant les « petits riens de la vie quotidienne » qui font la grande traversée de l'existence à deux. Cette permanence, cette présence et ce dialogue sont pour le poète les preuves mêmes et la justification de la vie. À 75 ans, Benedetti se retourne ainsi sur sa vie amoureuse, et rassemble la grâce, la lumière, la spontanéité d'une jeunesse qui ne s'est jamais dissoute, en une série de poèmes turbulents et directs, si simples, si simplement donnés. Car le génie de Benedetti tient à cette simplicité, presque une candeur, presque des chansons, à ce sentiment que l'écart est nul entre le regard et les mots, avec une écriture qui ne doit rien à personne, et ne s'embarrasse ni de convenances ni d'ornementations, une écriture qui vient de la rugosité de la rue, de l'oralité populaire, et qui y puise son lexique. La beauté de Benedetti tient à sa facilité à dire aussi bien l'amour que la solitude, car c'est paradoxalement un livre hanté par la solitude qui est le corollaire de l'amour, dont on ne peut jamais complètement fuir l'ombre. Pas un livre de pur éblouissement donc, mais un livre conscient de la perte et du temps qui passe, qui cherche à revivre ce qui a été perdu - et que reste-t-il de l'amour quand le sentiment d'éternité se dissipe ? Cette traversée n'est pas qu'intime, c'est aussi le regard sur le demi-siècle traversé par l'Amérique latine, avec ses coups d'État et ses révolutions, ses exils et ses rafles, la caste dominante et l'amour pour les peuples qui font corps avec la trajectoire de l'auteur. Si la poésie de Benedetti est exaltée, elle est toujours consciente, terrestre, politique, corporelle et joueuse, tour à tour sublime et vulgaire, littérale et profonde, banale comme la vie, merveilleuse comme la vie.
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Pressoir : le dernier chant de Gabriela Mistral, prix Nobel de littérature
Gabriela Mistral
- UNES
- 8 Septembre 2023
- 9782877042659
Seize années séparent la publication d'Essart (Unes, 2021) de celle de Pressoir. Seize ans marqués pour Gabriela Mistral par des déchirements collectifs - la seconde guerre mondiale - et intimes - le suicide de son fils adoptif Miguel à l'âge de 17 ans. C'est pourquoi Pressoir, paru en 1954, dernier livre que publiera Mistral avant sa mort trois ans plus tard, est à ce point marqué par la séparation et l'arrivée, la construction et la défaite. La langue et l'espace se sont resserrés, les vers raccourcis, les poèmes acérés, leur souffle se fait plus bref. Mistral convoque toute la force du deuil, du souvenir et de l'amour, convoque au fil de poèmes bouleversants les visages chers, les dernières promesses de pitaya et de menthe, de pain et de sel. Et même si les « fruits sont sans lumière », même si « la lumière est malade » et que les regards perdus sont « de pure absence et d'exil », la poète chilienne fait là sa dernière ronde avant minuit, son ultime vagabondage dans sa terre désolée. Réduction à l'essentiel d'une parole rare dont Gabriela Mistral, danseuse qui danse « la danse de la perte », préserve et transporte la lumière pour transmettre son dernier message terrestre avant la nuit.
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Choix de poèmes de Jean-Louis Giovannoni
Jean-Louis Giovannoni
- UNES
- Poche
- 15 Mars 2024
- 9782877042741
Cette collection de Choix de poèmes donne à lire au format poche une traversée personnelle de l'oeuvre d'une voix poétique importante d'aujourd'hui. Fidèle à notre histoire et à notre désir de découvrir des poésies françaises comme étrangères, la collection accueillera aussi bien des textes francophones que des oeuvres traduites en édition bilingue. Dans les traces de ce qu'avait réalisé Henri Michaux en 1976, il s'agit de proposer à un ou une poète de composer en toute liberté sa propre anthologie. Les textes sont présentés chronologiquement, et composent un ensemble en forme d'autoportrait qui permet au lecteur d'entrer pleinement dans la richesse, la continuité et les bifurcations d'une oeuvre. Si le format poche implique un prix accessible, nous avons toujours eu à coeur aux Editions Unes de faire coïncider la beauté du texte à celle de l'ouvrage, c'est pourquoi vous retrouverez dans ce livre le même soin d'édition et de fabrication que nous apportons à nos ouvrages habituels, aussi bien dans la qualité des papiers que dans le choix de proposer un livre cousu. Attachés aux liens et croisements entre poésie et peinture, nous avons demandé peintre et poète Pierre Mabille, dont l'oeuvre est marquée par la couleur, de dessiner les couvertures de cette nouvelle collection, et nous espérons que vous prendrez autant de plaisir à lire ce livre que nous en avons eu à l'éditer.
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L'île est imprécise, elle n'a pas de nom. Certains échos de voix nous portent en Crète, des odeurs de châtaigne nous font flotter en Corse. Ce qui est précis, c'est le soleil, la terre rouge et jaune, la force du vent, les maisons peintes à la chaux. Ce qui est précis, c'est le langage, dans cette suite de tableaux lents, écrasés par la chaleur d'été. Une femme aux cheveux gris prépare un veau aux olives dans sa maison sombre qui est « avant tout une cuisine », un homme pêche et déjeune d'une dorade sur sa barque, des cigales pondent leurs oeufs au pied des arbres, des bougainvilliers envahissent les rues calmes, on décharge les carcasses des boeufs des navires de ravitaillement, on regarde passer les troupeaux de brebis, une femme invente des formes dans le marc du café... Ce qui est précis, c'est l'ouverture du regard de Marie Roumégas dans ce premier livre. Jamais elle n'impose son regard au monde, elle le laisse venir à elle, et en retranscrit cette dureté si particulière des lieux insulaires, au fil de poèmes en prose ramassés comme du bois flotté sur la plage, comme des objets rendus par la mer, façonnés par les vagues et le courant - par des forces plus fortes et plus profondes que soi. Dans cette exhalaison puissante des paysages méditerranéens - pins, vignes, myrte, oliviers - le soleil observe tout, s'infiltre partout, entre les lames des volets, sur la crête des vagues, sur les cous rougis des hommes. Les surfaces, les rochers, fruits, troncs, peaux, tout est tactile, tout s'altère, se creuse, se fendille et tombe sous le soleil, tout s'écaille dans le temps. Par une forme d'isolement radical, cette terre dont on ressent pleinement la texture, la transparence et le poids, invente sa propre mythologie, sa propre histoire et nous ne sommes pas surpris au milieu de cette permanence, dans cette sécheresse du réel de voir surgir un drôle d'animal imaginaire, la jabrelle, et de la prendre en affection. Ce qui est précis, ce qui est si juste dans ce livre qui nous offre « ce que l'île a à offrir », c'est la réalité de ce monde simple, d'une intensité évidente. À condition de ne pas s'écarter de la côte, d'exécuter les bons gestes, des gestes qui semblent immémoriaux dans le tamis de cette jeune écriture qui nous fait passer par les portes toujours ouvertes d'un monde à la fois familier et soudainement révélé. Jusqu'à la bascule des saisons et le monde soudain comme réduit à l'intérieur d'une petite maison et son jardin d'hiver, où la simplicité des jours passés ensemble dans le temps bref des vacances raconte par en-dessous toute la tendresse silencieuse entre une grand-mère et ses petits-enfants. Un territoire étroit, visible, à portée de main, où l'amour se diffuse dans le silence.
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Troisième volet de la « quadrilogie des éléments » de la poétesse danoise Pia Tafdrup, La Boussole des oiseaux migrateurs est une mappemonde qui défile sous nos yeux. Dans Les Chevaux de Tarkovski, livre de la terre, Tafdrup évoquait la fuite des souvenirs et accompagnait son père au bout de la maladie ; dans Le Soleil de la salamandre, livre du feu, elle remontait les cinquante premières années de sa vie à raison d'un poème pour chaque année. La Boussole des oiseaux migrateurs est le livre de l'air, un voyage à rebours qui commence avec le premier désir d'envol de l'enfance, dans la ferme parentale isolée au milieu des champs. Un livre d'envol oui, au bout des pieds de son père qui la soulève de terre en lui tenant les mains, découvrant les avions qui décollent sans elle lorsqu'elle accompagne son grand-père pour la première fois à l'aéroport, envol à l'arrière d'une moto à l'adolescence, filant dans la nuit les mains enroulées autour de la poitrine d'un jeune homme, et plus tard dans le ballet incessant d'une poétesse que les lectures de poèmes envoient tout autour du monde. Pia Tafdrup évoque avec une grâce sans pareille la part d'errance et de cap, d'erreur et de découverte qui nous guident en chemin, et avec une acceptation absolue de l'existence dans ses heurts et ses travers, ses joies et ses questions, car il n'y a qu'un seul chemin, le nôtre. On ne peut pas faire demi-tour, et on marche non « pour s'approcher du but, mais pour observer ce qui s'approche ». Si les poèmes d'ouverture nous plongent dans « les sons d'autrefois », entre le tracteur, la vieille citerne, la terre humide et les chevaux, au milieu de ces vies rurales qui naissent et disparaissent discrètement, la suite est étourdissante et nous projette dans un tour des impressions du monde comme on fait tourner un globe terrestre du bout des doigts. Pia Tafdrup fait la liste des objets qu'elle emporte en voyage, puis la liste des choses rapportées de voyage, puis la liste des choses oubliées ou perdues en voyage avec cette question de savoir ce qu'est un voyage. Un « aller-retour » répond-elle, qui doit se terminer sans quoi il ne mènerait nulle part, ne serait que « fuite, exil, bannissement ». Dans cette réflexion sur les racines qui a pour moteur la rêverie, Tafdrup chante aussi bien l'aller (issus des rêves d'une jeune fille de la campagne) que le retour (ce qui la ramène chez elle, et la force des souvenirs), et toujours se fie à cette « aiguille de la boussole qui fait vibrer les jours », et qui permet de traverser ce monde étranger et extérieur alors que nous sommes faits d'intime. Les oiseaux migrateurs qui guident Tafdrup, ce sont les mots qui sont sa seule patrie, sa langue maternelle, son viatique où qu'elle soit sur la terre. « Jamais je n'ai désiré plus qu'une seule vie » nous dit-elle dans ce livre où, sûre d'où elle vient, elle cherche où elle est allée, avec en elle le poids des désirs contrariés des femmes de son enfance, de sa mère et de sa grand-mère, dont elle accomplit en voyageant le destin auquel elles n'ont pas eu droit.
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1980, Nicolas Pesquès ouvre son carnet, nous sommes le 2 août, nous sommes en Ardèche, face à une colline. Plus précisément, devant la face nord de cette colline. Cette colline s'appelle Juliau, elle mesure 552 mètres. Nicolas Pesquès ouvre son carnet, ou plutôt son chemin : l'aventure commence. L'aventure ? Celle de l'écriture « sur le motif », à la manière de Paul Cézanne devant la Sainte-Victoire. A ceci près que le chemin des mots excède l'espace rectangulaire de la toile du peintre. L'espace de la page est un chemin qui occupe à la fois l'extérieur et l'intérieur, le motif et sa dispersion, le cap et la dérive. Juliau se fait ainsi pendant plus de quatre décennies le laboratoire poétique de la présence de la colline tout autant que de son prétexte. Journal autant que poème, ce qui compte ici n'est pas la forme, pas plus finalement que le débordement biographique ou la description du paysage, c'est l'expérience de la pensée qui glisse, bifurque, interroge, perçoit, se faisant se transforme, tour à tour sensation, prise légère, évocation. La colline est mouvante, le langage ne peut s'en saisir. Année après année, Nicolas Pesquès remet l'ouvrage sur le métier, face à Juliau, tente d'en capter la présence, d'en mesurer le caractère inépuisable, et la question alors s'étend au langage : quelle serait sa limite ? L'écrivain pousse l'écriture au maximum de sa plasticité, requiert tous ses moyens pour accompagner la variation de ce motif immuable. Juliau est une aventure tout aussi visuelle qui temporelle, qui ouvre « l'espace d'une émotion en partage », comme le souligne Yannick Mercoyrol dans sa préface lumineuse, et d'ajouter dans un beau paradoxe que chez Nicolas Pesquès « le poème est une balle perdue d'extrême précision ». La face nord de Juliau est une oeuvre unique dans le paysage littéraire contemporain, aussi précise qu'audacieuse, aussi exigeante que libre, tour à tour pensive et sensuelle. C'est un livre qui se pense à mesure qu'il se fait, et se fait à mesure qu'il se pense, dans une réversibilité qui renvoie à celle du regard de l'écrivain sur la colline qui le lui renvoie chargé de couleurs, le vert de la végétation, le jaune des genêts, jusqu'au surgissement du « surjaune » dans ce poème qui se rêve forme et couleur à l'infini. Car à écrire, Nicolas Pesquès n'épuise rien, bien au contraire, « il y a toujours plus de langue, et toujours plus de colline ».
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L'oeuvre de Raphaële George est aussi brève qu'intense si l'on s'en tient au Petit vélo beige (1977) et à L'Éloge de la fatigue (1985), ses deux seuls livres publiés de son vivant. Ce serait oublier le continent souterrain des nombreux manuscrits et carnets laissés à son décès, survenu en 1985 à l'âge de 34 ans. La parution de Je suis le monde qui me blesse, son journal intégral, en 2017, avait donné un nouveau regard sur le parcours de cette poétesse incomparable, dévoilant ses forces et ses hantises. Nous donnons à lire aujourd'hui l'intégralité d'un carnet retrouvé dans les archives de l'autrice. Daté de 1982, il témoigne d'une impulsion nouvelle de Raphaële George vers l'écriture fragmentaire. Elle ne s'est jamais complètement glissée dans l'écriture versifiée, et le sentiment de plus en plus prégnant de « fatigue » qui l'habite interrompt rapidement ses vastes tentatives de prose. Dans ces fragments, elle trouve une souplesse formelle qui lui autorise une liberté inédite, donnant la pleine mesure de son écriture foudroyante, tout en arrêtant à temps, au point d'incandescence - c'est-à-dire au bord d'un vertige qui par ailleurs la consume -, sa puissante mélancolie. Ni journal, ni réservoir, il s'agit d'un laboratoire où tous les éléments de sa chimie littéraire interagissent entre eux : effacement, séparation, angoisse de la nuit, de n'être que pure conscience, donc pure perte de matière, pure dispersion quand elle voudrait atteindre un corps, comme on touche terre, et y loger. Elle cherche, au fond, une pesanteur qui ne lui pèserait pas, une assurance d'être en vie. Sa poésie est celle des fantômes, des visages et des murs, et des façons de traverser les parois, de trouver « une fissure à la surface ». Ici les draps - ceux des fantômes donc, mais aussi ceux sur lesquels la poète plasticienne aimait peindre, les laissant flotter devant les fenêtres - sont les supports du temps, des mains et de l'oubli, une « simple passation de tissu et de peau » entre le regard et le monde, entre abolition et incarnation. Elle lutte contre le sommeil, tétanisée par la « crainte de ne pas s'éveiller », qui est comme un ensevelissement, un suaire, un passage vers la mort ou tout du moins témoigne de l'incertitude « d'en revenir vivant ». L'existence devient lentement une lutte pour la survie même, jusqu'à la difficulté de se lever, à aller au-devant du monde avec cette charge d'épuisement, et l'écriture nous plonge sous la surface, en quête de ces pays, de ces mondes qu'on ne gagne pas « sans y perdre », ceux qui s'étendent sous notre propre visage. Quels signes remontent alors des profondeurs ? Quel écho revient respirer à la surface ? Raphaële George, qui sait que ce n'est pas tant la mort qui nous emporte mais bien la vie qui « capitule en nous », cherche dans ces pages un appui fragile, une ligne de crête, un désir impossible, un état d'être qui ne serait ni séparé, ni blessé.
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Holocaust est un texte limite qui bouleverse le rapport au poème. Au-delà du poème, c'est également un texte qui fait percevoir comme peu d'autres l'insensé du massacre des juifs durant la seconde guerre mondiale.
Reznikoff s'est appuyé sur les comptes-rendus des procès de Nuremberg et Eichman pour créer son poème. Il utilise le matériau brut des témoignages et presque sans ajouter de mot, il opère par montage, par découpe, sélection, retour à la ligne. Il utilise tout le panel de la construction poétique sans recourir au premier des outils à disposition du poète : l'invention du langage. C'est dans ce procédé que naît cet effet de narration saisissant propre à Holocaust : ce qu'on y lit est implacable, parce que c'est vrai. Vrai est un mot qui ne veut pas dire grand chose, ni en littérature ni encore moins dans la vie. Il y a toujours quelque chose de l'ordre du demi rêve dans la littérature, un espace où le monde et le fantasme se touchent. Pas dans Holocaust. André Markowicz par le choix de l'emploi du passé composé, rend au texte l'oralité de ses sources : les témoignages des centaines de personnes qui ont défilé pour nous transmettre la mémoire de ce moment qui est un trou noir dans le tissu de l'humanité. Quand le passé simple inscrit le poème dans le temps de la littérature, le passé composé vient suspendre la parole entre passé et présent, dans une action encore fraîche, à hauteur d'homme, à hauteur de chacun. Il n'y a pas d'emphase poétique dans ce poème, Reznikoff propose une simple succession de faits. Une répétition : on comprend qu'une grande partie de l'horreur tient à cette répétition insatiable, mécanique, des crimes. Le génie de Reznikoff est de faire naître le bouleversement par une rigueur absolue et dénuée d'affect. C'est soudain le réel insupportable qui nous est révélé, sans possibilité aucune de se détourner.